Les Talismans taoïstes
1ère partie

Fu :  Fantômes, vous avez dit fantômes?


Pour donner suite à plusieurs questions, j’ai promis de produire une série d’articles sur les Fu (Talismans) taoïstes.


Cependant, en écrivant les parties liées à leurs éléments techniques, il m’apparaît qu’une contextualisation préalable est indispensable. Faisons donc un plan large d’abord, nous zoomerons progressivement ensuite.


Rappelons d’abord que l’on trouve des Fu dans le taoïsme depuis plus de 2000 ans. Ils étaient déjà présents dans la période que certains décrivent encore comme celle du taoïsme « philosophique », un taoïsme idéalisé par certains occidentaux.


A vrai dire, le taoïsme n’a pas inventé les talismans. Ils étaient présents dans la tradition des Fang Shi, les alchimistes de l’époque, dont les pratiques et rituels ont été intégrées dans les courants taoïstes qui naîtront ultérieurement.


Voici des extraits d’un texte aimablement traduit en anglais par nos amis de Internal Elixir Cultivation et que j’ai retraduit en français :


« Il est clair que les arts taoïstes sont des arts « Fangshi » et que la plupart des choses écrites durant la période proto-taoïste ont une origine qui remonte loin avant ce que l’on considère aujourd’hui comme étant les premiers courants taoïstes.


L’école Fangshi est aussi parfois appelée la lignée du chaudron et de l’élixir (덮땋탰) et selon moi elle représente l’origine du taoïsme. Ci-dessous une traduction partielle du chapitre sur Juanzi, un herboriste antique et dont la légende raconte qu’il vécut 300 ans.



訝綾諒齊훙冷,봤餌朮,쌈稼페쑹

Juan Zi était une personne de l’état de Qi, qui était très doué dans les plantes et qui les collectait et ingérait leur essence.



逞힛겟쾨켄見異齊,廖《莖훙經》愷枷검튠

Après 300 ans il était toujours dans le Qi (toujours en vie). Il a écrit le Classique du Ciel et de l’Homme, qui contient 48 chapitres.


遜釣異뵐澤。돤鯉魚많櫓唐륜,隱異若,콘鈴風黛

Un jour qu’il pêchait dans l’étang du Lotus, il attrapa une carpe et trouva un talisman dans son ventre. Il se cacha dans la montagne et put désormais contrôler la pluie et le vent.


肝껍陽《씽鉤랬》

On dit qu’il obtint alors la méthode de Laozi des «9 immortels».


Ce qui est intéressant dans ce texte, que l’on devine mythique et alchimique (merci de ne pas le lire au sens littéral) c’est qu’on voit qu’à cette époque très ancienne, Juan Zi, qui ne devait certainement pas être un manche en ce qui concerne les techniques introspectives, utilisait non seulement des «herbes» mais également des talismans pour sa propre «cultivation» (je garde le terme anglais ici, car je ne trouve pas un équivalent français qui exprime réellement la même chose).


Pourquoi donc ? On peut se demander légitimement pourquoi il avait besoin de passer par de tels médiateurs pour obtenir le résultat attendu: s’établir dans la montagne des immortels ( ne la cherchez pas sur une carte géographique).


Le texte pointe également, l’air de rien, sur un enseignement que l’on retrouve (plutôt rarement) dans le taoïsme : la notion de 9 dimensions de la réalité, ici exprimée en parabole par « la méthode de Laozi des 9 immortels ».


Une première réponse pragmatique s’impose ici : s’il utilisait ces moyens en plus de la simple pratique introspective, c’est qu’il devait y trouver un intérêt. Je sais, ça peut sembler con, mais quand on connaît le pragmatisme chinois, cela devient hautement significatif.


Cela nous amène naturellement aux deux grandes méthodes de « cultivation » que l’on a tendance à séparer aujourd’hui, voire à opposer.


Pour rester dans le métaphore alchimique (puisqu’au fond, c’est de cela dont nous parlons) la première école considère que l’athanor (le chaudron) est le corps lui-même et que l’adepte peut opérer toutes ses transformations de manière interne. Dans les courants taoïstes contemporains, c’est plutôt l’école Quanzhen (Ecole de la Réalité complète) qui est porteuse de cette vision.


La deuxième école utilise un médiateur externe comme « processeur » pour produire ou travailler l’énergie servant à la transformation du pratiquant. Ce processeur externe est constitué par un autel et différents instruments dont font partie les Fu (ouais, faut pas croire, on retombe sur nos pattes). Dans ce deuxième cas, l’autel est un médiateur, mais c’est bien la réalité de l’adepte (corps, âme et esprit) que l’on veut transformer. Dans le taoïsme actuel, ce sont les courants Zhengyi (souvent traduit par Un Orthodoxe, mais je le traduis personnellement par « Unité alignée » ou « Alignement par l’unité ») qui sont porteurs de telles pratiques.


Cette notion est souvent mal comprise par les occidentaux, qui ont tendance à classer cette deuxième méthode dans les « superstitions » ou l’exotérisme religieux stérile. Il vaut la peine ici de rappeler que cette vision occidentale est extrêmement superficielle et provient de gens n’ayant jamais fait l’EXPERIENCE de ce type de travail. En réalité, la seule manière de comprendre ce qui se joue au cœur de tels procédés est de pratiquer. Avec l’expérience, les jugements superficiels tombent et on peut mieux saisir la réalité énergétique mise en jeu.


Quelles sont les particularités de ces différentes méthodes ? 


La première méthode passe par une introspection et un ressenti direct dans le paysage intérieur. Ou du moins, par ce qui nous APPARAIT comme intérieur à un moment donné. On peut, bien entendu, générer de nombreuses prises de conscience et transformations en utilisant des méthodes de ce premier groupe. Néanmoins, une des caractéristiques de ces méthodes est qu’elles travaillent sur une réalité floue et changeante par nature. Il est donc parfois difficile d’identifier ce qui doit être entrepris pour provoquer un changement ou un « déclic » significatif. Il y a donc un risque de tourner en rond, d’autant plus grand s’il n’y a pas de référent externe pour nous aiguiller.


La deuxième méthode utilise un médiateur externe, physique, en tant que contenant ou comme processeur. Là, on pourrait objecter que cela nous ramène dans le bassement matériel. Oui, mais ce serait très mal comprendre la nature de la réalité. La science a prouvé depuis plusieurs décennies maintenant que ce que l’on considère comme « physique » ou matériel, ne l’est que parce que notre vision est trop grossière. C’est en réalité l’IMPRECISION de l’observation qui nous fait différencier les objets les uns des autres, et nous les fait apparaitre solides et séparés. Une observation plus fine fait apparaître la réalité des objets comme intrinsèquement vide. Tout est donc une question d’échelle de l’observation.


Néanmoins, il faut être logique. Si nous travaillons des procédés destinés à mobiliser une réalité énergétique, subtile, alors il faut se mettre à la place du niveau de CETTE RÉALITE LA. Pour celle-ci, ce qui nous apparaît à nous comme objets solides est en fait essentiellement une réalité poreuse et pleine de vide. Dans ce sens, les objets matériels, notamment ceux utilisés dans les procédés rituels, se comportent en réalité comme des CONTENANTS de ces réalités énergétiques, exactement comme le vide du bol peut accueillir l’eau. 


Une fois cela admis, on peut facilement comprendre que ces objets physiques peuvent être investis de propriétés vibratoires et énergétiques spécifiques. Comme ces objets ne font pas (encore !) partie de l’économie corporelle, qui par nature dégrade puis intègre et transforme tout ce qui se rapproche d’elle, ils peuvent être cultivés plus longtemps dans une même intention. L’information « chargée » a donc plus de chance d’atteindre un seuil qui devient significatif au-delà d’un certain niveau.


A mon sens, c’est la raison pragmatique qui fait que ces grands pratiquants antiques travaillaient en réalité avec les deux méthodes. Une fois de plus, il apparaît que celles-ci sont complémentaires et ne s’opposent pas, bien au contraire. Elles poursuivent les mêmes buts, avec des outils différents. De toute façon, à partir d’un certain niveau de pratique, la notion de externe/interne disparaît, puisque le sens de la séparation s’érode avec le temps…


Revenons maintenant aux 9 dimensions de la réalité. Encore une métaphore, bien évidemment, qu’il faut prendre avec du recul, mais notons que la théorie des cordes, en physique, décrit une réalité à 10 ou 11 dimensions. Les taoïstes ont donc proposé un modèle relativement modéré. 


Pour rappel : selon ce modèle, nous vivons dans les 4 premières dimensions de la réalité (3 spatiales et une de temps). On postule donc que le monde ne s’arrête pas à ces 4 dimensions.


La 5ème dimension concerne une réalité encore palpable, mais plus intangible : inconscient, rêves, intuitions, créativité, arts, sommeil, etc… Ce qui est considéré comme Eveil par le bouddhisme se situe d’ailleurs selon les taoïstes à ce niveau. Pour eux, il s’agit d’un alignement parfait de la 5ème dimension avec les 4 premières, qui résonnent alors dans une même vibration. Notons que quand Federer parle d’être « dans la zone » c’est de ce même alignement dont il parle. Oui Federer a vécu des moments dont rêveraient certains méditants.


La 6ème dimension est la dimension des « Gui » ou fantômes. Il s’agit donc d’une réalité « vivante » quoi que sur un autre plan. Un autre plan, oui, mais qui fait partie quand même de la réalité, c’est-à-dire quelque chose à quoi nous pouvons avoir accès dans certaines circonstances, le plus souvent accidentelles. Nous la connaissons, et l’avons rationalisée, comme étant la dimension des grandes psychoses. En fait, le modèle « psychose » est un modèle comme un autre et il n’est pas meilleur que la proposition taoïste. Cette dimension donc, comprend en effet ce qui est considéré par la modernité comme des états psychiatriques, mais pas seulement. On peut y trouver la cause d’un certain nombre d’obstructions qui pourrissent la vie des gens : accidents à répétition, spirales d’échecs, auto-agressivité, etc. Un certain nombre d’insomnies ont leur origine à ce niveau-là, de même que de nombreux autres états pathologiques. Certaines traces du passé personnel ou du lieu de vie peuvent également y être trouvées, qui se comportent aussi comme des obstructions au flux de vie.


En remarque générale, on peut dire cette dimension est un passage obligé pour ceux qui cheminent sur une voie spirituelle. Mais pas seulement. Un certain nombre de personnes très sensibles, pas particulièrement tournées vers la spiritualité, peut en faire l’expérience. Malheureusement, faute de cadre explicatif, ceux-ci ne trouvent pas toujours l’aide dont ils ont besoin ou la cherchent au mauvais endroit.


La 7ème dimension est appelée la dimension des «Xian» ou Immortels. Dans cette dimension, les expériences vécues sont nettement plus positives, voire extatiques. Les gens viennent rarement se plaindre quand ils vivent des expériences de cet ordre, je n’en parlerai donc pas ici.


Enfin, les 8ème et 9ème dimensions ramènent à l’ineffable, à la « réalité voilée ». La 9ème dimension, particulièrement, réfère à un basculement qualitatif qui selon moi nous échappera toujours. En science, c’est l’avant Big-Bang ou l’avant mur de Planck. Le seul vocable qu’on peut éventuellement lui appliquer, c’est Mystère.


Notons que ce modèle à 9 dimensions n’a rien d’absolu. En fait, la manière la plus simple et pragmatique de le voir est de le considérer comme un INSTRUMENT DE TRAVAIL. Comme souvent, les modèles taoïstes sont en même temps complexes (ils tiennent compte d’une réalité invisible à première vue) tout en cherchant l’économie. Ils ne décrivent que le minimum nécessaire à l’action et donc à la transformation. Un peu comme le modèle des 5 mouvements, à son niveau, est une merveille d’économie systémique.


Dans l’expérience des maîtres qui m’ont transmis ces enseignements et dans la mienne également, les pratiques du 2ème ordre, utilisant des objets comme médiateurs et donnant lieu à des pratiques rituelles sont particulièrement efficaces dans les problèmes de la 6ème dimension. Pas exclusivement, bien entendu. Mais dans cette dimension de la réalité, elles se comportent comme des instruments extraordinairement utiles et précis, en agissant de manière ciblée voire chirurgicale parfois.


Les Fu font partie de ces instruments.

Esprit originel, es-tu là?
mais qui suis-je ?